La médiocrité de l’importance.

8 novembre 2009

Je marche, il pleut. On est dimanche, il est 06h42. J’ai un pantalon beaucoup trop grand et je n’ai pas de ceinture. J’ai la morve au nez mais je n’ai pas de mouchoirs. J’ai des chaussures beaucoup trop grandes mais je n’ai pas de lacets. J’ai une vie mais pas d’argent. Je n’ai pas d’argent mais je suis heureux.

J’ai les sourcils foncés, je suis un peu nerveux, il fait trop froid. J’ai un gros blouson mais il est usé et il ne tient même pas chaud. Mon ticket restaurant, je ne sais pas quand l’utiliser. Au petit-déjeuner dans l’espoir d’avoir de quoi manger dans la journée, à midi ou ce soir ? La vie est difficile et trop catégorique. Je n’ai aucune source de revenus. Même pas le revenu de Solidarité active.

Ma mère travaillait dans le ménage. Elle aimait beaucoup ça, elle était heureuse en faisant ce métier, elle se demandait comment on pouvait être payé pour faire ça. Elle avait toujours un billet de cent francs dans les poches. Elle ne l’utilisait jamais. Au cas où, me disait-elle.

Je suis fils unique. Mon père, mon pauvre père est mort à la Seconde Guerre mondiale. Il s’était fait piétiné par un tank. J’étais petit à cette époque, j’ai pleuré toutes mes larmes. Tellement pleuré, que mes copains me surnommaient le fou.

Ma vie est un échec. C’est génétique chez la famille. On a toujours été différents, sans moyens financiers. Mais heureux, malgré notre tristesse habituelle. On vivait à l’époque dans un logement loué à la municipalité, parce que le maire était un copain à père.

Je m’en souviens encore quand j’allais chercher de l’eau au robinet de l’école primaire quand elle était fermée, pour que père prenne ses médicaments qu’il ne savait même pas comment prendre. Père était toujours malade mais très enthousiaste, il voulait faire plaisir au médecin. Il était ami avec tout le monde. Je garderai toujours le billet de cinquante francs qu’il m’avait donné. Mais pauvre père malgré qu’il soit malade a eu l’horreur de devoir aller combattre. Je t’aime père.

Quand je vois tous ces jeunes s’amuser à coups de Mojito, alors qu’ils n’ont rien fait de leur vie, ça m’agace. Moi je n’ai rien et pourtant je me suis battu. Et pourtant ils ne sont même pas heureux. Ils vont se bourrer la gueule pendant deux heures et puis le lendemain ils sont retombés dans leur déprime. Leur déprime à eux est une tendance sociologique.

J’ai mal au cœur, mais je suis heureux. Je n’ai plus le soutien d’aucun de mes parents parce-qu’ils sont morts. J’avance, je suis au Trocadéro et dis bonjour au maximum de touristes. Ils croient que je veux de l’argent, ces fous. Je regarde la Tour Eiffel avec émotion quand une dame perçoit mes larmes, elle décide de venir discuter. Je lui raconte un peu ma situation et elle est touchée. Elle décide de me payer un petit déjeuner, j’ai accepté en séchant mes larmes avec mon blouson.

Une belle colombe est accrochée à mon blouson depuis ce matin, sur mon épaule. Elle est venue de nulle part. Elle ne veut pas se détacher. Elle a les larmes aux yeux et a une patte cassée. Je ne comprends pas. Qu’elle reste le nombre de jours qu’elle le veuille, elle est la bienvenue. Même un rat est le bienvenu.

Une touriste fait tomber son porte-monnaie. Je cours le prendre. Et je le lui rend. Elle pensait que j’étais un pick-pocket, elle m’a claqué. J’ai tendu l’autre joue. Elle m’a embrassé. Cette dame que je croyais touriste n’en est pas une en fait. Elle est simplement une dame comme une autre, elle est très enthousiaste. Elle vient me parler, on est assis dans un beau banc usé. On discute, on blablate. Je me rends compte que chaque touriste qui passe me regarde d’un air plus qu’étrange, on dirait qu’on me prend pour un fou, un m’a demandé s’il voulait qu’il m’emmène faire un tour à l’hôpital. Je ne fais chier personne, je parle avec une dame. Qu’est-ce qui se passe ? Ça ne s’arrête pas, des touristes me fixent alors que je discute avec la dame. J’essaye de comprendre…

J’ai compris. C’était maman.

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